Chapitre 9 : L'évêque de Kridath

Publié le par KaiM

 

La seconde journée fut différente de la première. Les quatre cavaliers filaient vers le Nord-Est presque sans s’arrêter, mais ne croisaient quasiment plus aucun convoi. Cela s’expliquait facilement : les réfugiés n’avaient plus le temps de rejoindre Dümrist, et préféraient rester à Kridath. Il fallait se hâter. Alexandre était satisfait de constater qu’aucune anxiété n’avait touché son escorte. En début d’après-midi, ils atteignirent Kridath..

La ville se dressait sur un promontoire rocheux, non loin d’une large rivière. Elle était solidement fortifiée. D’épais remparts la protégeaient de tous les côtés. Un fort s’élevait en son centre, à une centaine de mètres d’une grande cathédrale. D’après sa taille, la cité pouvait abriter deux mille personnes. La porte était ouverte, mais bien gardée. Alexandre s’en approcha.

-         Tiens ! s’exclama un garde. C’est rare de voir arriver des gens dans ce sens-là ! Vous apportez un message ?

-         En quelque sorte, répondit le Prince. Nous voudrions parler au gouverneur Stall Kogard.

-         A quel sujet ?

-         Désolé, c’est confidentiel.

-         Dans ce cas, vous devez avoir un laisser-passer.

Alexandre hésita. En se faisant reconnaître, il pouvait franchir la porte sans encombre. Mais il aimait relever les défis. Il avait décidé de passer sans apprendre quoi que se soit aux gardes, il le ferait.

-         Je ne pense pas que le gouverneur apprécierait que vous barriez la route à des messagers importants. Vous devriez vous écarter.

-         Donc, vous n’avez pas de laisser-passer ?

Artus voulut intervenir, mais le Prince le fit taire d’un signe de la main. Le garde était obstiné. Il était temps d’employer d’autres moyens de persuasion. Et de s’amuser.

-         Bon, si vous y tenez, voilà mon autorisation, dit le jeune garçon en tendant une feuille de parchemin.

Le garde la lui prit brutalement, tenta de la lire, la retourna plusieurs fois.

-         Je ne comprends pas cette langue, déclara-t-il enfin.

-         En êtes-vous bien sûr ? demanda le Prince. Regardez encore.

Le soldat se concentra à nouveau sur le parchemin. Soudain, ses yeux plongèrent dans le vague.

-         Tout est en ordre, annonça-t-il en rendant la feuille à Alexandre. Vous pouvez passer.

Les gardes s’écartèrent pour laisser entrer le Prince et son escorte.

-         Je ne savais pas que nous avions un laisser-passer, remarqua Vladek un instant après.

-         Nous n’en avions pas, répondit Alexandre. Les inscriptions qui figurent sur ce parchemin viennent d’un livre que j’ai lu à Dümrist. Elles sont sensées soumettre les esprits faibles. Je devais vérifier.

-         C’est dans ses habitudes, ce genre de chose ? demanda discrètement Artus à Hustouk.

-         Complètement ! répliqua l’Ork. Avec ce garçon, vous pouvez vous attendre à tout !

Et les quatre cavaliers se dirigèrent vers la forteresse de Stall Kogard.

 

 

 

 

En traversant la ville, Alexandre remarqua qu’elle était occupée par des centaines de réfugiés provenant de tout l’Est du royaume. Ils semblaient déjà très éprouvés par la situation. Beaucoup s’entassaient dans les rues, tous les bâtiments étant occupés. Aucun ne semblait capable de combattre. Si Itraïr prenait la cité, ce serait un carnage. Son armée n’épargnait personne, quand on lui résistait. Tout cela était bien triste, mais le Prince n’y pouvait rien. Et il n’était pas venu pour eux.

Vladek s’étonna de voir, par endroit, des structures étranges et inhabitées qui dépassaient du sol : tourelles, flèches, coupoles, pyramides...

-         Kridath est construite sur les ruines d’une ancienne cité enfouie dans le sol, lui expliqua Alexandre. Personne ne sait qui y a vécu, car elle est déserte depuis des millénaires. Mais il est impossible de démolir les quelques constructions qui se dressent encore à la surface. C’est du solide ! On étudie encore ces matériaux pour découvrir le secret de leur résistance.

-         Vous avez dit que la ville se trouvait sous le sol, intervint Hustouk. Mais alors, Kridath est truffée de souterrains !

-         Exactement. Ils servent le plus souvent de repaires aux criminels, c’est pourquoi les forces de l’ordre y font des descentes, de temps en temps.

-         Et d’où savez-vous cela ? demanda Vladek.

-         Il suffit de lire des livres, répondit le Prince.

Pour une raison inconnue, le capitaine se renfrogna. Alexandre était troublé. Avait-il commis une maladresse ?

-         Il semblerait que nous soyons arrivés, déclara soudain Artus.

La forteresse se dressait devant eux, haute et massive.

 

 

Le Prince et son escorte franchirent d’autres contrôles, laissèrent leurs chevaux à un garde, et pénétrèrent dans le bâtiment. On les mena au bureau de Kogard, où le gouverneur passait l’essentiel de son temps. Lorsqu’ Alexandre entra dans la pièce, il remarqua aussitôt l’agitation qui y régnait. Le bureau était devenu le quartier général des défenseurs de Kridath. C’était d’ailleurs un bon choix : la salle était spacieuse, et ses fenêtres s’ouvraient dans toutes les directions, donnant une large vue sur les environs de la ville. Des militaires et des civils s’affairaient partout, consultant des cartes ou des livres, simulant des combats sur des schémas, donnant des ordres à des messagers, commandant à boire...

Stall Kogard était assis à sa table de travail, penché sur un plan de la cité. C’était un homme âgé et ridé, à l’air dur et aux cheveux gris. Il était vêtu d’un habit pourpre et or coupé dans une étoffe précieuse. Il paraissait très concentré. Lorsque le garde qui avait accompagné Alexandre vint lui annoncer que des envoyés du roi étaient ici, il ne leva même pas les yeux.

-         Je suppose qu’ils viennent me demander encore une fois de me replier sur Dümrist. Et la réponse est toujours la même : non !

-         Je comprends très bien votre point de vue, déclara le Prince en s’avançant. Vous souhaitez protéger tous les réfugiés qui s’entassent dans votre ville. C’est très honorable de votre part. Mais je suis pas venu vous donner des ordres.

Le gouverneur se redressa et dévisagea le jeune garçon. Il eut un sourire moqueur.

-         Maintenant, on envoie des gamins pour... Votre Altesse !

Son attitude avait changé du tout au tout. Il arborait maintenant une expression d’extrême déférence. Toutes les personnes présentes dans la pièce avaient interrompu leur travail et s’étaient tournés vers le Prince.

-         Heureux de voir qu’il y a au moins une personne qui me connaît dans toute cette cité, dit Alexandre.

-         Mais, que faites-vous ici ?

-         Comme je le disais, je ne suis pas venu pour vous donner des ordres. Je veux mettre en sécurité les cendres de Saint Gapor.

Il y eut un silence. La situation avait quelque chose de ridicule. Soudain, tous éclatèrent de rire. Alexandre s’attendait à cette réaction et adopta un petit sourire gêné.

-         Bon, reprit-il. Vous vous êtes tous bien amusés, pourrais-je connaître votre réponse ?

-         Mais enfin, Altesse, répondit Kogard, vous vous rendez dans une ville presque assiégée pour récupérer de vieux ossements ?

-         Ces reliques sont des cendres, intervint Artus. Et mon maître, le général Thul’lod, y attache une grande importance.

-         J’ai toujours pensé que Pyers devenait gâteux, répliqua le gouverneur. Apparemment, c’est vrai.

-         Bon, pourrais-je connaître votre réponse ?! s’exclama le Prince.

Kogard reprit un air sérieux.

-         Si vous y tenez vraiment, je vous autorise à récupérer ces... choses. Sylvia va vous conduire à la cathédrale.

-         Sylvia ?

-         Ma fille.

Une jeune femme d’une vingtaine d’années se détacha du groupe des subordonnés du gouverneur. Elle était blonde, plutôt jolie et visiblement sportive. Elle portait une tunique bleue, et de ce détail Alexandre déduisit qu’elle méprisait les convenances. La bienséance voulait en effet que les femmes portent des robes, même en temps de guerre.

-         Si vous voulez bien me suivre... dit-elle d’un ton mielleux tout en s’inclinant.

Juste avant de quitter le bureau, Sylvia échangea un clin d’œil avec son père. Cet événement n’échappa pas au Prince, qui commençait à ne plus supporter qu’on lui adjoigne un chaperon à la moindre occasion. La liste des personnes à éloigner venait de s’allonger d’un nom.

 

 

 

 

Sylvia guida les voyageurs jusqu’à la sortie de la citadelle, puis s’engagea à grands pas dans les rues. Alexandre et ses compagnons la suivaient en silence. Ce fut Artus qui lança la conversation :

-         C’est aimable de la part de votre père de nous laisser emporter ces reliques.

-         Son autorisation n’est rien, répondit la jeune femme. Il va vous falloir convaincre l’évêque, ce qui sera autrement plus complexe.

-         L’évêque ? intervint le Prince. Il ferait des difficultés ?

-         Le seigneur Yosef Ratzieger a juré de défendre toutes les reliques jusqu’au bout, signala la fille du gouverneur. Et c’est un homme de parole, particulièrement obstiné.

-         Alors il faudra le tuer, grommela Hustouk.

-         Quoi ?! s’exclamèrent tous les autres.

-         C’était une idée comme une autre.

-         Bon, nous aviserons, conclut Alexandre.

Artus changea de sujet.

-         J’ignorais que Stall Kogard avait une fille. D’ailleurs, je ne savais même pas qu’il avait une femme...

-         Ma mère vit sur une île tropicale depuis vingt ans, expliqua Sylvia. Je suis née là-bas, et elle n’a jamais voulu quitter cet endroit. J’ai grandi sur cette île. Mon père m’a rappelée à Kridath car il voudrait que je prenne sa succession.

-         Il aurait pu attendre la fin de la guerre, fit remarquer le Prince.

-         Justement, il voulait que je voie ça, afin d’y être préparée.

-         Et prendre sa place, c’est ce que vous voulez ? demanda Artus

-         Bien sûr !

Le magicien ne put s’empêcher de noter une pointe d’hésitation dans la voix de la jeune femme. Mais il n’y pensa plus : ils étaient arrivés.

La cathédrale était une merveille de l’architecture du LXVIIe siècle. Deux imposantes tours se dressaient à l’avant, encadrant trois portes surmontés de statues, d’une rosace de verre, et de la croix renversée, symbole de la religion Simienne. Derrière ce fronton, une longue nef menait au transept, surmonté par d’autres tourelles et une coupole. Tous les murs étaient garnis de statues et de vitraux colorés. Sur les côtés, des arches assuraient la stabilité de la cathédrale en absorbant le poids de la toiture. L’édifice avait été construit pour impressionner les pèlerins, et c’était particulièrement réussi.

Alexandre et son escorte gravirent les marches du parvis, puis pénétrèrent dans le bâtiment. Encore une fois, des réfugiés s’entassaient dans tous les coins. A plusieurs endroits, des soldats s’occupaient de distribuer de la nourriture, mais de nombreuses personnes se plaignaient que les rations étaient trop maigres.

Le Prince ne prêta pas attention à l’agitation ambiante, et se dirigea, agacé, vers le fond de la cathédrale, où se situaient les appartements de l’évêque. Il nota au passage la charpente en bois de l’édifice. « Le feu pourrait prendre très facilement, ici, songea-t-il. Non, en fait. Il doit bien y avoir un enduit sur les poutres pour les protéger. »

 

 

 

 

Yosef Ratzieger était entré en fonction depuis quelques années. Quand on lui avait proposé cette charge d’évêque, son instinct lui avait hurlé de refuser. Mais, n’écoutant que son ambition, il avait accepté de bon cœur. Maintenant il réalisait son erreur. La ville allait subir la guerre. Il avait peu de chances de s’en sortir, quoi qu’en dise le gouverneur... Mais il avait décidé d’assumer ses choix. Il allait mener sa mission jusqu’au bout. Il resterait auprès du peuple, il protégerait les trésors de la cathédrale, il se battrait si c’était nécessaire.

Quand on le regardait on ne se doutait pas qu’une telle détermination pouvait l’animer. Ce n’était qu’un vieil homme maigre et voûté, dont la barbe blanche pendait tristement le long de sa robe. Il mettait un point d’honneur à souligner cet aspect de faiblesse en portant sa mitre un peu de travers. Mais ce n’était qu’une façade.

Il était dans son bureau, occupé à prier, lorsqu’un de ses serviteurs entra pour lui annoncer la venue d’Alexandre, Prince de Dümra. L’évêque fut surpris. Pourquoi le Prince prenait-il le risque de venir en cette ville menacée ? Sa curiosité le poussa à recevoir immédiatement le visiteur, alors qu’il avait l’habitude de faire languir pendant un bon quart d’heure tous ceux qui le demandaient.

Publié dans histoiresdefarlo

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