Chapitre 4 : Le conseil royal

Publié le par KaiM

 

Les grandes portes de Dümrist s’ouvrirent pour laisser passer une longue file de cavaliers en uniformes bleus marqués des armoiries de Dümra : une tête de loup argentée encadrée d’une épée et d’un épi de blé. Les chevaux semblaient épuisés, les hommes abattus. Les drapeaux étaient déchirés. De nombreux soldats étaient blessés. Leurs vêtements étaient maculés de sang et de boue. Il ne fallait pas être un excellent observateur pour comprendre que quelque chose avait mal tourné.

En tête venaient les seuls soldats encore présentables, qui brandissaient les quelques étendards intacts. Derrière eux avançait, au cœur de sa garde rapprochée, le roi Alexandre VII. C’était un homme de taille moyenne, d’apparence fragile, aux cheveux gris. Il portait un long manteau rouge brodé d’argent, et une couronne en or incrustée de joyaux ceignait sa tête. Son regard exprimait une grande lassitude.

Sans fanfare, les troupes se dirigèrent droit vers le Palais Royal, sous le regard parfois curieux, parfois triste, d’une foule immense et silencieuse. Lorsque le roi pénétra dans la cour d’entrée de la forteresse, des centaines de soldats l’attendaient, leurs lances levées, formant une haie d’honneur. Alexandre VII amena son cheval devant ses cavaliers et avança seul au milieu des gardes, lançant quelques regards à droite et à gauche. Derrière l’armée, la foule se massait, attendant.

Arrivé aux portes de la tour centrale du palais, le roi se retourna vers ses troupes, les observa pendant quelques secondes, prit une grande inspiration, puis brisa enfin le silence :

-         Soldats ! Peuple de Dümrist ! L’heure est grave ! En ce moment même, nos armées abandonnent les terres du Nord-Est et se replient vers cette cité ! Notre ennemi, le roi Itraïr, ce monstre, envahit aujourd’hui notre territoire ! Par traîtrise, il a repoussé nos forces ! Et maintenant il vient nous détruire !

Des murmures d’affolement s’élevèrent dans l’auditoire. Le roi attendit que le calme revienne, puis reprit :

-         Mais nous n’avons aucune raison d’avoir peur ! L’ennemi nous a mis en déroute, mais il est maintenant isolé dans notre pays ! Aucun renfort ne lui parviendra ! Alors que de notre côté, nos armées se rassemblent, et les murs de cette cité ne céderont jamais ! La victoire nous est acquise !

De tous côtés, les soldats levèrent leurs armes et poussèrent un cri de guerre assourdissant, mais le peuple paraissait plus sceptique. La grande majorité de la foule n’avait réagi qu’avec peu d’entrain, se contentant d’acclamer faiblement son souverain. Certains même étaient restés silencieux.

Ces événements n’échappèrent pas au roi, qui préféra cependant se retirer. Les portes du donjon s’ouvrirent, et Alexandre VII disparut dans son palais.

 

 

 

 

La salle du Conseil était l’une des plus grandes de l’aile droite du palais, dédiée à l’administration. Sa décoration avait été refaite par des générations de monarques, ainsi elle était ornée de tentures, statues, tableaux et bas-reliefs assez disparates. Lorsque le Prince Alexandre en franchit le seuil en compagnie de Tarlaq, il constata que presque tous les membres du Conseil étaient déjà présents.

Le roi siégeait sur son large trône en marbre plaqué or, à côté d’un siège vide rappelant à tous que sa reine n’était plus de ce monde. Mais c’était un sujet que l’on n’abordait pas. A droite du souverain se tenaient, sur de confortables fauteuils, les trois mages les plus importants du royaume : Onorius de Finglä, le très sage et très âgé directeur de l’académie de Magie, Tanaril de Ganor, l’Elfe Noir qui commandait les mages de combat, et le maître Chanteur Dario d’Yrwald, officiellement l’intendant de la cité et le précepteur du Prince Alexandre, officieusement l’agent le plus efficace du pays. Bien qu’âgé, ce mage n’avait jamais perdu ses compétences pour le combat ni son goût de l’aventure. Et si ses détracteurs étaient nombreux à la cour, il jouissait de la confiance absolue que lui accordait Alexandre VII.

A la gauche du trône royal se trouvaient cinq des sept généraux en chef des armées de Dümrist. Le Prince constata que son inquiétude était fondée : il n’avait jamais vu ces hommes. C’étaient tous des nouveaux venus au Conseil. Les précédents généraux étaient donc tous morts. Cela ne présageait rien de bon.

Tarlaq salua son souverain et s’assit dans un fauteuil vide entre deux généraux, tandis qu’Alexandre s’installait sur le siège qui lui était réservé, à la droite de son père.

-         Nous sommes presque au complet, déclara le roi. Comme d’habitude, le général Thul’lod est en retard.

-         Il ne devrait pas tarder, signala l’un des généraux. J’ai croisé ses porteurs en venant.

Tarlaq tourna la tête vers la porte de la salle.

-         Le voilà justement.

En effet, huit hommes franchissaient le seuil, soutenant avec peine deux poutres de bois qui ployaient sous leur lourde charge : la chaise du général Pyers Thul’lod.

Cet homme était le stratège le plus illustre du royaume. On ne comptait même plus les batailles qu’il avait remportées face à un adversaire supérieur en nombre et combattant sur son terrain. Depuis maintenant cinquante ans, il commandait les armées de l’Ouest, intervenant toujours où il fallait, quand il fallait. Il avait assez d’audace pour enfreindre les ordres quand il le fallait, et suffisamment de sagesse pour ne jamais se le faire reprocher. Bref, un héros. Mais tous les hommes ont un défaut. Celui de Thul’lod était sa trop grande propension pour les festins. D’année en année, il avait grossi jusqu’à n’être plus qu’une boule de chair de laquelle dépassaient quatre membres boudinés et une tête enflée surmontée d’un touffe de cheveux roux. Aucun médecin n’avait jamais pu lui imposer un régime, de sorte qu’il était désormais contraint de se déplacer sur une chaise à porteurs. Enfin, c’est la vie.

Les serviteurs déposèrent Pyers Thul’lod à la gauche du roi et s’éclipsèrent. Seul son interprète demeura à côté de lui. En effet, le général ne pouvait plus s’exprimer correctement, et seul un homme entraîné pouvait traduire les faibles borborygmes qu’il émettait.

Alexandre VII prit la parole.

-         Vous vous doutez que ce que j’ai déclaré tout à l’heure était faux. Même le peuple ne m’a pas cru. Cette attitude annonce des temps difficiles pour les prochains politiciens. Enfin... La plupart d’entre vous connaissent déjà notre situation. Mais pour ceux qui n’étaient pas sur le front, un résumé s’impose. Comme prévu, l’hiver a été accompagné d’une baisse importante des offensives des deux côtés. Mais alors que nous nous préparions à reprendre la guerre de la même manière que nous l’avions commencée, Itraïr a changé de stratégie. Il est parvenu à rassembler une armée de Trolls - oui, une armée entière ! Plusieurs centaines ! Ne me demandez pas comment il y est parvenu, je ne l’ai pas compris non plus. Quoi qu’il en soit, ces Trolls ont lancé une série d’attaques sur nos postes avancés, sur nos réserves de vivres et sur nos convois de ravitaillement. Nous n’avons pas eu d’autre solution que d’abandonner nos positions et de nous replier ici.

Le roi laissa à son public le temps d’assimiler ses paroles, puis reprit :

-         Notre situation est périlleuse. J’ai cru comprendre que des réfugiés affluent, fuyant les terres qui vont être envahies. Pourrons-nous les nourrir ?

-         L’hiver s’achève, répondit Dario d’Yrwald. Nos réserves sont bien entamées, mais nous préparons une telle situation depuis longtemps, et nous pouvons tenir jusqu’à l’été. Le danger est autre. Si les Elfes prennent possession de la campagne environnante, ce sont eux qui s’empareront des prochaines récoltes.

-         S’ils tiennent jusque-là, compléta le roi. Bon, concernant l’état de notre armée, il y a de quoi s’inquiéter. Même en comptant la garnison permanente de la ville, nous ne sommes plus que six mille, alors qu’Itraïr amène avec lui une armée de vingt mille Elfes, plus ses Trolls. Quant aux renforts que nous pourrions obtenir, n’y pensons même pas. Au Sud, l’Histena est aux prises avec les Singes du roi Gorios. A l’Ouest, les empires d’Ethiol et d’Affoth refusent de nous soutenir, sous prétexte de respecter leur neutralité. Il est évident qu’ils ont peur d’Itraïr. A l’Est et au Nord, nos vassaux rassemblent des troupes, mais ils ne seront jamais prêts à temps. Nous ne devons compter que sur nous-mêmes.

-         Les défenses de la ville sont en parfait état, affirma Tarlaq. Aucun assaut ne pourrait franchir les remparts.

-         Parfait ! s’exclama un autre général. Nous n’avons qu’à retrancher toutes nous troupes dans la ville et soutenir le siège.

Un murmure d’approbation parcourut le Conseil. Tanaril de Ganor intervint :

-         Où est Itraïr en ce moment ?

-         Il approche de la cité de Kridath, répondit Alexandre VII. Le gouverneur de la ville, Stall Kogard, se prépare au siège. Mais je crains qu’il ne tienne pas longtemps. Il aurait mieux fait d’accepter de nous rejoindre...

En prononçant ces derniers mots, le roi avait baissé la voix. Tous savaient que l’autorité d’Alexandre VII faiblissait auprès de ses plus puissants vassaux, comme Kogard. Dans le cas de ce dernier, c’était d’autant plus regrettable que le gouverneur de Kridath n’était même pas un noble, mais un riche négociant. C’était la première fois qu’un simple marchand se permettait de contester les ordres de son souverain. Il faudrait songer à mettre de l’ordre dans le royaume, après la guerre. Le débat s’orientait dans ce genre de considérations, quand le Prince Alexandre se leva.

-         Suis-je le seul ici à avoir quelques notions de stratégie ?! s’exclama-t-il, coupant court à la discussion. Suis-je le seul à savoir que le seul moyen de contrer un siège est de l’empêcher de s’installer ?! Suis-je...

Son père l’interrompit.

-         Mon fils, je comprends votre volonté d’aller au combat, mais nous n’avons aucune chance de vaincre Itraïr dans l’état où nous sommes. Aussi je vous prierai de vous modérer. Vous êtes ici pour apprendre, pas pour décider.

-         Mais il existe un moyen de remporter la victoire... tenta Alexandre.

-         Vous faites erreur, répliqua le roi.

Le général Thul’lod marmonna alors quelques sons confus. Son interprète s’empressa de traduire :

-         Son Excellence comprend où le Prince veut en venir. Il n’est pas question de vaincre Itraïr, mais de le repousser au Sud. Il ne fait aucun doute que l’Histena va rejeter les Singes de Gorios au Nord d’ici peu. C’est bien un conflit que vous avez évoqué tout à l’heure ? Nous savons que Gorios et Itraïr se détestent depuis la guerre d’Ardoque. Il est évident que si leurs armées se rencontrent, elles s’entretueront.

Alexandre se sentit soulagé. Il y avait au moins un stratège dans la salle. Dario intervint :

-         Je pense que le général a raison. Il sera facile de forcer Itraïr à prendre la direction du Sud.

-         Ah oui ? et comment ?! s’emporta le roi.

Sans se démonter, le maître Chanteur exposa son idée :

-         Les Elfes vont assiéger Kridath. Mais ils ne vont certainement pas tous rester sur place. Leur armée va devoir se scinder en deux pour continuer la marche vers Dümrist. En lançant une offensive massive sur leurs troupes les plus au Nord, nous les forcerons à se replier au Sud. Nous pourrons ensuite aller secourir Kridath. Les forces qui l’assiègeront seront prises en tenaille et devront s’enfuir elles aussi. Itraïr ne parviendra à rassembler son armée que bien plus au Sud, et il rencontrera Gorios.

-         Ce plan est ridicule ! objecta Tanaril. Itraïr ne fuira pas si nous attaquons ses troupes. Au contraire, il enverra toute son armée pour nous écraser !

-         Rien n’est moins sûr, répliqua Tarlaq. Itraïr préfèrera filer sur Dümrist pour prendre la ville avant notre retour. Les informations qu’il possède au sujet des défenses de la ville sous-estiment largement nos moyens de protection.

-         Et pourquoi donc ? s’étonna Onorius de Finglä.

-         Parce que c’est moi qui les lui aie fournies, intervint une voix.

Tous se tournèrent vers l’entrée de la salle. Un homme en armure noire venait de franchir la porte. Le Prince Alexandre le reconnut aussitôt. C’était Namâric, un représentant de l’Ordre des Paladins Noirs, l’une des organisations les plus secrètes et puissantes qui soient. Namâric avait récemment combattu aux côtés du Prince, lors de sa dernière aventure. C’était quelqu’un de fiable.

Le Paladin s’avança jusqu’au milieu de la pièce.

-         Itraïr ne se doute pas que ses espions sont interceptés en cours de route par nos soins, expliqua-t-il. Pour l’instant, il est convaincu qu’il sera facile de prendre cette cité. Mais je ne partage pas votre vision optimiste de la situation. Vous ne pourrez pas repousser Itraïr. C’est évident. C’est évident à tel point que l’Ordre a ne croit plus à votre victoire. Symboliquement, il reste votre allié, Sire, et les dix Paladins Noirs présents à Dümrist resteront pour défendre la ville. Mais n’attendez rien d’autre.

-         Je maintiens qu’une utilisation avisée des mages de combat pourrait nous permettre de mener ce plan à bien, déclara le Prince.

-         Mes troupes ne sont pas assez puissantes pour cela, Altesse, répondit Tanaril de Ganor. Le mieux que nous puissions faire, c’est de défendre la ville en attendant des renforts.

Le roi trancha la question.

-         Je ne vais pas risquer mes troupes dans une entreprise hasardeuse. Nous allons résister ici. Namâric, vous ferez part de ma vexation à vos supérieurs. On n’abandonne pas ses alliés ainsi !

Le Paladin s’inclina légèrement, puis recula jusqu’à la porte. Le silence se fit. Alexandre réfléchit. Il avait une idée en tête, et comptait bien la mettre à exécution.

-         Père, dit-il soudain. Les cendres de Saint Gapor sont-elles en sécurité ?

-         Elles sont toujours à Kridath, dans la cathédrale, répondit le roi.

-         Voilà qui est ennuyeux. Il ne faudrait pas que ces précieuses reliques disparaissent avec la ville.

Pyers Thul’lod émit quelques bruits que son interprète traduisit comme un signe d’approbation. Le Prince avait vu juste : le général était très attaché à Saint Gapor, et il allait le soutenir. Parfait.

-         Il faudrait que des hommes aillent les chercher... reprit Alexandre.

-         Je m’étonne de cet intérêt soudain pour les reliques, répondit son père. Mais je ne risquerai pas un seul homme pour aller chercher ces cendres. Que Kogard se débrouille seul !

-         Dans ce cas, j’irai moi-même les chercher, répliqua le Prince.

-         Mon fils, il n’est pas question que vous quittiez la cité !

-         Je suis désolé, mais je vais devoir m’acquitter de cette tâche. Je ne pourrais supporter la perte de ces reliques.

Les généraux approuvèrent. Alexandre l’avait prévu. C’étaient des hommes ambitieux, pour qui l’absence de l’héritier du trône était toujours profitable. Et l’occasion était trop belle.

-         Votre Altesse, cela n’est pas prudent... intervint Tarlaq.

Ah. Tarlaq. Lui était fidèle au Prince. Pour une fois, cette loyauté allait poser problème. Alexandre se doutait aussi que Dario s’opposerait à son départ. Mais il ne pouvait pas les mettre au courant. Bon, il fallait changer de tactique.

-         Rassurez-vous, baron. Je ne risque rien. Je serai de retour avant que Kridath ne soit tombée. Il faut bien que quelqu’un se charge des cendres de Saint Gapor. Et puisque mon père ne veut risquer aucun soldat...

-         Très bien ! hurla le roi. Allez jouer les héros ! Et si il vous arrive quelque chose, il ne faudra vous en prendre qu’à vous-même ! Cela vous servira de leçon.

Le Prince quitta la pièce avec un sourire. Manipuler son père était si facile. Tout allait se dérouler selon ses plans.

Publié dans histoiresdefarlo

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