Chapitre 3 : Le Prince de Dümra

Publié le par KaiM

 

Sur les hauteurs du mont Düm, au cœur du pays de Dümra, s’élevait sa capitale, Dümrist.

Cette grande ville, une ancienne place forte réputée imprenable, s’était élargie car se trouvant au centre des échanges commerciaux entre l’Est de l’Aropa et les provinces les plus occidentales. L’autorité de Dümrist avait souvent été contestée, mais la ville avait soutenu maintes guerres afin de devenir et de rester la capitale d’une des plus grandes contrées du continent.

La cité comptait vingt mille âmes au bas mot, et autant de poules. De larges faubourgs s’étendaient au-delà des fortifications, qui abritaient les riches quartiers et les centres névralgiques de la ville : la cathédrale d’Hefard, dieu des marchands, le temple de Mogas, dieu de la guerre, le siège de la Guilde des Marchands et le Palais Royal, le plus grand de tous les bâtiments de la cité.

Surplombant de cent mètres les toits des plus hautes maisons, flanqué de tours massives, aux murs garnis de meurtrières, il renfermait à la fois plusieurs citadelles occupées en permanence par une garnison de huit cents hommes, des greniers, de nombreuses salles de travail, l’académie de Magie, plusieurs centaines de logements destinés à accueillir les quelques deux mille personnes qui vivaient dans le château, les appartements royaux, et une immense bibliothèque. C’est dans cette dernière pièce que se trouvait Alexandre, Prince héritier du royaume, qui compulsait un ouvrage très épais.

Alexandre avait fêté ses treize ans quelques jours après avoir regagné la cité, plus de trois mois auparavant. Il était vêtu en toutes circonstances d’une armure de cuir et d’une cape noires, pour, disait-il, s’accorder avec ses cheveux courts et sombres. Il portait une dague à sa ceinture, et en dissimulait plusieurs autres dans ses manches et ses bottes. Sur chacun de ses poignets était fixé un bracelet d’argent incrusté de pierres rouges.

Il s’agissait des légendaires Bracelets d’Arzhan, que la famille royale détenait en secret depuis plusieurs siècles. Peu avant de rejoindre Dümrist lorsque son père l’y avait envoyé au début de l’hiver, le Prince avait failli perdre ces objets. L’organisation des Chevaliers Blancs ainsi qu’une puissante sorcière du nom de Lida avaient tenté, chacun de leur côté, de s’en emparer. Mais ils avaient tous échoué, et au cours de cette aventure Alexandre avait appris à utiliser les pouvoirs magiques que renfermaient les Bracelets, et qui n’avaient pas été libérés depuis des millénaires.

Le Prince savait qu’il devait se montrer discret dans le maniement de ces objets, pour ne pas attirer sur lui l’attention de puissants magiciens, mais avait choisi de les porter de façon à ce que tous puissent les remarquer. Cette stratégie reposait sur un paradoxe très amusant : un secret finit toujours par être découvert, mais personne ne porte attention à ce qui se trouve juste sous ses yeux.

Alexandre allait refermer son livre lorsque la porte s’ouvrit brutalement et qu’un homme de haute taille et aux épaules solides pénétra dans la bibliothèque. Sa simple présence imposait le respect. Il avait le front large, la mâchoire carrée, les cheveux bruns grisonnants sur les tempes. Un collier de barbe soigneusement taillé encadrait son visage, et d’épais sourcils surmontaient ses yeux noirs.

-         Baron Tarlaq ! s’exclama le Prince. Justement j’allais vous trouver ! Je viens de faire une recherche dans tous les écrits traitant des Elfes ou leur faisant allusion. Et sur quatre mille sept cents trente et un ouvrages, savez-vous combien les présentent comme intelligents, sages, forts, adroits et d’une grande beauté ?

-         Vous avez lu quatre mille bouquins ? s’étonna Tarlaq.

-         Quatre mille deux cents soixante trois ! poursuivit Alexandre sans tenir compte de l’interruption ! C’est aberrant ! C’est bien la preuve que notre Histoire, nos légendes, nos croyances, ont été écrits avant tout par les Elfes !

-         Mais ne se pourrait-il pas que les Elfes soient réellement tels que la majorité des auteurs les décrit ?

-         Impossible ! Qui aurait rédigé les livres prétendant autre chose ?

-         Des menteurs, des gens qui ont rencontré des Elfes particuliers, très différents des autres… proposa le Baron.

-          Cela m’étonnerait ! Prenez un exemple au hasard…

Alexandre se pencha sur une pile d’ouvrages et en tira un petit manuscrit.

-         Voilà ! annonça-t-il. « Le Seigneur des Anneaux » de Jiherher Thaullkian. Dans cette histoire, les Elfes sont présentés comme ne voulant que la paix autour de leurs royaumes et, accessoirement, dans le monde entier. A votre avis, où ce Thaullkian a-t-il puisé ses informations pour passer à côté des milliers d’Elfes qui nous combattent au Nord-Est ?

Cette dernière phrase rappela à Tarlaq pourquoi il s’était rendu à la bibliothèque.

-         Votre Altesse ! s’écria-t-il. Un messager vient d’arriver au palais ! L’armée de votre père rentre à Dümrist à marche forcée ! La guerre contre les Elfes d’Itraïr se déroule très mal pour nous !

-          A-t-on des détails ?

-          Aucun. Un Conseil va se tenir dès le retour du roi.

-          Dans laquelle des deux tours ? demanda le Prince.

-         Quoi ?

-         Oubliez. Une blague pas drôle. Il faut un peu de culture pour comprendre. Et ce n’est visiblement pas votre cas.

Alexandre remarqua soudain que le baron portait une tenue très différente de son uniforme habituel : il arborait une armure de parade étincelante surmontée d’épaulettes d’argent sur lesquelles brillaient trois étoiles en or, et une épaisse cape de velours rouge. Un épée au pommeau incrusté de pierreries pendait à sa ceinture.

-         Que signifie cet accoutrement ? questionna le Prince, un grand sourire aux lèvres.

Tarlaq savait très bien que le jeune garçon avait parfaitement compris ce qui se passait, mais néanmoins il bomba le torse et parla d’une voix cérémonieuse :

-         Le messager était porteur d’une autre triste nouvelle. Le général en chef Zorkov, qui commandait les armées des provinces du Sud, est tombé au champ d’honneur - ou décédé d’une indigestion, on ne sait pas encore trop. Quoi qu’il en soit, je viens d’être établi dans ses fonctions. Je ne fais que porter l’uniforme réglementaire.

Alexandre réfléchissait aux implications de cette promotion. Que Tarlaq ait été nommé général peu après son retour du front, cela était normal, compte tenu de sa situation, de ses hauts faits d’armes en tant que stratège et combattant, et surtout du petit coup de pouce personnel du Prince. Tarlaq était en effet à ses côtés lorsqu’il avait affronté les Chevaliers Blancs et l’avait sauvé à plusieurs reprises, c’est pourquoi Alexandre avait revalu son aide au baron en le pistonnant au moment opportun, le rendant général à quarante-trois ans, un âge auquel il était en droit d’espérer cette promotion.

Mais là, c’était différent. La nomination de Tarlaq au poste du général Zorkov ne pouvait signifier qu’une seule chose : tous les candidats plus âgés, plus sages, plus expérimentés, étaient morts ou hors d’état de commander. Cela ne présageait rien de bon quant à la suite de la guerre.

-         En tant que général en chef, je suppose que vous allez assister au conseil, dit finalement le Prince.

-          C’est exact, confirma Tarlaq. Et vous devriez vous y rendre aussi.

-          Je n’y manquerai pas. Ce sera très instructif…

Publié dans histoiresdefarlo

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