Histoire 2 : La cathédrale de Kridath. Chapitre 1 : Le mage de Vordal

Publié le par KaiM

 

« Il est dit que dans les mines de Frudior, au cœur du massif des Kerdannes, dans le Nord de l’Empire d’Affoth, le travail ne cesse jamais. Ce n’est pas tout à fait exact. En effet l’activité s’interrompt parfois, généralement lorsque les nains, en creusant trop profondément, réveillent un terrible démon. Il faut alors faire appel à une équipe de spécialistes pour s’en débarrasser. L’opération coûte systématiquement la vie au magicien qui dirige l’équipe en question, c’est pourquoi les nains ont appris à être prudents au cours leurs forages.

 

            « Mais la plupart du temps, les mineurs arrachent chaque jour à la terre des richesses considérables, qui sont ensuite acheminées par bateau le long du fleuve Krill, jusqu’à rejoindre l’Axe.

            « L’Axe est la route principale du continent d’Aropa. Cette voie relie la ville de Rangjord, aux frontières des royaumes Zahrs, à l’immense cité de Yagatâr, capitale des sciences et de la Magie, en traversant d’autres villes non moins importantes telles que Dümrist, capitale du pays de Dümra, et Métacan, citadelle imprenable contrôlant la riche province de Métaca.

            « A l’intersection du Krill et de l’Axe s’élève la cité de Vordal, où les navires convoyant les richesses des Kerdannes viennent décharger leurs marchandises avant de repartir pour les mines. Vordal compte aujourd’hui trois mille habitants, et ne cesse de croître. Ce phénomène ne posera aucun problème tant que les mines de Frudior pourront augmenter leur production par l’arrivée de nouveaux effectifs. Nous sommes néanmoins tentés de nous demander ce qui se produira lorsque les mines seront épuisées. »

            Le mage Thenetos interrompit sa rédaction et ferma un instant les yeux. Décidément, il n’était pas fait pour la géographie. A peine avait-il commencé à écrire un livre que déjà cette tâche le fatiguait. De toute évidence, malgré son âge avancé, il n’était pas encore temps pour lui de s’enfermer dans un bureau pour travailler sur des ouvrages de ce genre.

Thenetos se leva de son fauteuil en cuir et fit lentement le tour de la pièce. Il admira la collection de statuettes d’or qui trônait sur des étagères d’acajou, et se rappela qu’il n’avait jamais posé les yeux sur cet assortiment jusqu’alors. Il longea ensuite une série de larges portraits représentant ses ancêtres, passa devant la massive porte de chêne qui fermait son bureau, puis traversa la pièce en sens inverse, contemplant une rangée de meubles de bronze abritant des centaines de lourds volumes dont il n’avait pas lu le dixième. Le mage s’arrêta un instant devant d’imposants coffres de plomb renfermant des objets particulièrement dangereux qu’il préférait conserver près de lui, puis se retrouva devant un miroir au cadre d’argent.

Thenetos se détailla pendant de longues minutes. Il était âgé, il n’y avait pas à en douter. Son visage arborait d’innombrables rides que les cures successives n’avaient pas réussi à effacer. Ses cheveux et sa longue barbe pendaient le long de son corps, désespérément blancs. Au moins, se dit le mage en souriant, c’était assorti à son manteau immaculé. Le mage scruta son propre regard. Ses yeux restaient bienveillants, malicieux, mais il n’y brillait plus cette étincelle fougueuse qui l’avait animé dans sa jeunesse. Peut-être était-il trop vieux pour les aventures, après tout… Mais il était sûr qu’un nouveau voyage lui rendrait la forme ! S’il parvenait à franchir le seuil de la porte…

Agacé par ces débats intérieurs dans lesquels il n’entrevoyait pas la moindre issue, Thenetos fit un léger geste de la main et le miroir cessa de le refléter, devenant une fenêtre à travers laquelle le mage pouvait contempler son palais. C’était une construction qui parvenait à être harmonieuse tout en empruntant des éléments aux architectures les plus diverses : un assemblage de colonnes, de tours, de parcs, de passerelles, de statues gigantesques, de fontaines, de terrasses, de lacs artificiels, et d’une foule d’autres détails dont le mage lui-même avait oublié le nom.

Il aperçut au loin la ville de Vordal, au sujet de laquelle il venait d’écrire et dans laquelle il avait grandi, et repensa à son parcours au sein de la caste des magiciens de cette contrée.

Thenetos était le dernier héritier du clan Yorka, lequel était spécialisé dans les malédictions. Malheureusement, l’abus de cette particularité avait fait du clan Yorka le plus détesté de tous. Tous les autres clans s’étaient ligués contre lui, étant tous victime de l’une ou l’autre damnation, ce qui était agaçant à la longue.

Dès sa naissance, cent ans auparavant, Thenetos était devenu le dernier espoir des Yorka pour redorer le blason du clan. Il avait appris de son père les rudiments de la Magie, puis avait poursuivi sa formation dans les écoles de Yagatâr. Très tôt, il avait manifesté un talent exceptionnel dans tous les domaines de cet art, si bien qu’à seize ans il avait déjà terminé sa formation, qui s’achevait d’ordinaire vers vingt-cinq ans. Thenetos avait ensuite parcouru le monde en tous sens, enrichissant ses connaissances dans tous les domaines. Lorsqu’il était rentré chez lui à trente ans, il était devenu un expert tant dans les magies ancestrales que dans les sciences nouvelles, tant dans l’art d’invoquer des démons que dans celui de combattre à mains nues.

Il avait alors entreprit de restaurer le prestige des Yorka. Il avait employé pour cela une méthode très simple : il avait défié en duel un par un tous les ennemis de son clan et les avait tués. Lorsque la moitié des mages de l’Empire d’Affoth eurent été massacrés, Thenetos avait obtenu sans peine le titre de Maître de la Guilde des Mages. Il avait alors entreprit de s’enrichir par tous les moyens possibles et imaginables et de former des disciples. Les deux projets avaient été couronnés de succès. Lorsque son père était mort, Thenetos était officiellement devenu le chef de son clan, bien qu’il assumât en fait cette fonction depuis longtemps déjà.

Ses serviteurs s’étonnaient souvent de voir comment son regard alerte plongeait soudain dans le vague. La solution de ce mystère était connue de Thenetos seul : en marge de ses grands pouvoirs, il possédait la faculté de percevoir la plus infime des activités magiques dans le monde entier. Les ouvrages qu’il avait consultés appelaient cela « une extrême sensibilité au champ d’Energie, aussi appelé la Force, le Wyrd ou encore les Spires de l’Imagination »

Cette capacité était à la fois un don des Dieux et un terrible fléau : si elle avait permis au mage de repérer très jeunes les puissants sorciers et d’en faire ses élèves, de déceler les pièges magiques et de construire ses propres sorts avec précision, cette faculté lui causait aussi d’épouvantables migraines dès qu’un autre magicien lançait un sortilège d’une grande force.

Mais Thenetos avait fini par s’y faire, et cela ne lui posait plus guère de problèmes. En outre, il avait inventé l’aspirine pour calmer les maux de crâne particulièrement douloureux, tout allait donc pour le mieux.

Le mage allait regagner son bureau pour reprendre son travail, lorsqu’une douleur intense le foudroya. Il poussa un cri perçant et tomba évanoui sur le dallage de marbre.

Publié dans histoiresdefarlo

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