Chapitre 4 : Duel sous serment

Publié le par KaiM

-         Qui est là ? demanda calmement Alexandre

-         Qui je suis, cela n’a pas d’importance, continua la voix.

-         Alors, que veux-tu ?

-         La seule chose que je ne puisse te prendre par la force. Ce que tu portes à tes poignets.

Surpris, le Prince vérifia que ses bras étaient totalement masqués par ses manches. C’était le cas. L’inconnu était bien renseigné !

-         Comme tu l’as si bien dit, tu ne peux pas me le prendre, signala Alexandre. Que proposes-tu ? Un échange ?

-         Tu fais preuve d’un sang-froid exceptionnel pour un gamin de ton âge, remarqua la voix. La grille, l’obscurité, tout cela ne t’a pas effrayé. Un autre m’aurait sûrement donné en geignant ce que je convoite.

-         Réponds !

-         Soit. Donne-moi ce que tu portes à tes poignets, et je te donnerai le nom de celui qui a commandité l’attaque des Wolks, cet après-midi.

-         Comment pourrais-tu le connaître ?

-         Je le connais, c’est tout.

Le Prince réfléchit un instant. Tout cela était plus que douteux. L’inconnu pouvait très bien lui mentir. En fait, c’était plus que probable.

-         Désolé, déclara-t-il, mais ce marché ne me semble guère équitable, et encore moins convaincant. Laisse-moi sortir d’ici !

-         Tant que je ne serai pas mort ou satisfait, tu ne quitteras pas ces lieux.

-         Ca peut s’arranger.

Alexandre projeta son glaive vers la source de la voix. Il y eut un sifflement suivi d’un choc métallique, et le Prince vit son arme se ficher dans le plancher, juste devant lui.

-         Ne sous-estime pas tes adversaires, mon garçon, ricana la voix. Bon, puisque nous sommes dans une impasse, je te propose une autre solution. Faisons un jeu. Si je gagne, tu me remettras ce que je désire. Si je perds, je te donnerai ton information.

-         Vraiment ?

-         Je n’ai qu’une parole.

-         J’en doute. Quant à moi, comment peux-tu être sûr que je remplirai mes engagements ? Tu sais qu’il ne servirait à rien de me menacer de mort, puisque tu ne peux me tuer sans perdre ce que tu convoites ! Il faut une garantie !

-         Fort bien.

La lueur rouge gagna en intensité, et s’étendit pour éclairer un fauteuil et un autel de pierre sur lequel était posée une urne d’argent ornée de symboles complexes.

-         Connais-tu cet objet ? demanda la voix. Non, bien entendu. Il s’agit de l’Assermenteur d’Ikarior. Une relique de temps anciens, qu’on ne saurait plus reproduire aujourd’hui. D’après la légende, le mage Ikarior l’avait conçue pour s’assurer de la sincérité de ses alliés. Celui qui prononce un serment devant cette urne ne peut le rompre, sous peine de voir son âme enfermée à l’intérieur.

La voix marqua un temps d’arrêt pour laisser le Prince contempler le vase, puis reprit.

-         Je fais le serment de t’indiquer qui a tenté de te faire tuer aujourd’hui, si tu remportes le jeu que nous allons disputer.

L’urne brilla un instant, puis reprit son aspect d’origine

-         Voilà, dit la voix. Je ne pourrai plus refuser de te renseigner, désormais. Ni même te mentir. Si, bien sûr, tu l’emportes.

-         A quel jeu veux-tu me défier ? interrogea Alexandre.

L’Assermenteur glissa jusqu’au bord de l’autel, puis la surface de la table s’ouvrit lentement, révélant un plateau de jeu quadrillé sur lequel se dressait un labyrinthe. Le Prince remarqua que la construction n’était pas fixe, mais constituée de petites pièces de bois amovibles.

-         La règle est simple, expliqua la voix. Tu disposes de deux pions bleus et de deux pions verts. Moi, j’en possède deux rouges et deux jaunes. A chaque tour, on peut avancer l’un de ses pions d’autant de cases que l’on veut, en ligne droite, tant qu’on ne rencontre pas d’obstacle. Ou alors on peut déplacer l’un des murs du labyrinthe. Mais attention : un mur ne peut être déplacé à nouveau que trois tours après avoir bougé. Lorsque deux pions se rencontrent, le bleu bat le rouge, le rouge bat le vert, le vert bat le jaune et le jaune bat le bleu. Le premier qui perd deux pions de la même couleur a perdu.

Alexandre observa le plateau. Le jeu ne semblait pas disposé de manière à avantager l’un ou l’autre des joueurs. Il n’avait aucun moyen de refuser. Le Prince ramassa son glaive et s’installa dans le fauteuil.

-         Tu dois toi aussi prêter serment, signala la voix.

-         Et si je perds et romps le serment ? Que feras-tu ?

-         Quand ton âme aura été aspirée par l’urne, ta volonté s’éteindra. Le sort qui te lie à ce que tu portes à tes poignets sera défait, et je pourrai m’en emparer sans difficulté.

-         Je n’ai pas vraiment le choix…

-         Non.

-         Bon, dans ce cas je jure de te remettre ce que tu m’as demandé si je ne parviens pas à te vaincre.

L’urne brilla à nouveau.

-         Cependant, déclara le Prince, il serait injuste que je ne puisse voir ton visage, tandis que le mien est sous tes yeux. Eclaire cette pièce !

-         Qu’il en soit ainsi, répondit la voix.

La lueur rouge s’élargit encore, illuminant toute la salle. La décoration était d’assez mauvais goût. Des statues représentant divers démons griffus et cornus tous plus laids les uns que les autres ornaient les murs tandis que des lustres pointus et à moitié brisés pendaient au plafond. Mais ce fut l’aspect de son adversaire qui frappa le plus Alexandre. Sa peau était entièrement noire, tout comme ses yeux. Son crâne chauve était énorme, ses bras démesurément longs. Bien qu’il n’eut jamais vu de telle créature, le Prince se rappela immédiatement ce qu’il avait lu dans les ouvrages de la bibliothèque du palais royal traitant des habitants des contrées du Nord, et un nom s’imposa à son esprit : Zahr.

Les Zahrs étaient les êtres les plus redoutables qui soient. Intelligents, sans scrupules, calculateurs, indépendants, et maîtrisant un art du combat dévastateur. La croyance populaire voulait que le seul moyen de remporter une victoire, ne fut-elle que morale, contre un Zahr, consistait à se trancher la gorge, pour lui ôter au moins le plaisir du triomphe. Alexandre n’accordait que peu de foi à ces rumeurs, soupçonnant que c’étaient les Zahrs eux-mêmes qui les avaient lancées. Le Prince conserva un visage impassible, mais il savait que ses chances de remporter la partie étaient désormais quasiment nulles. Il envisagea un instant de faire usage de son glaive pour empêcher le jeu de débuter, mais se ravisa, supposant que le Zahr s’était servi d’une arme pour contrer sa première attaque, et n’était donc pas sans défense.

-         Commence donc, proposa la créature.

Alexandre engagea un pion vert dans le labyrinthe. Le Zahr déplaça un des murs. Durant les tours suivants, le Prince fit avancer ses pions en groupe, misant sur une attaque massive, tandis que son adversaire ne déplaçait aucune pièce, se contentant de modifier la configuration du plateau par touches successives. Alexandre comprit que le Zahr était en train de construire une route pour mener une offensive rapide, et entreprit de bloquer les passages qu’ouvrait son adversaire. Le Zahr engagea alors ses pions dans le jeu, les rouges d’un côté du plateau, les jaunes de l’autre. Le Prince tenta de conserver ses pièces les plus proches les unes des autres, mais son adversaire parvint à les séparer en combinant déplacements des murs et menaces directes sur les pions d’Alexandre.

Le Prince comprit qu’il ne pourrait pas remporter la partie et chercha à toute vitesse une stratégie qui pourrait le sauver. Il commença à manifester des signes d’anxiété, puis d’affolement. Bientôt, le Zahr prit en tenaille l’un des pions bleus du Prince, et le captura. Alexandre se ressaisit et parvint à mener une contre-attaque qui lui permit de prendre à son adversaire un pion de chaque couleur, mais il s’aperçut trop tard qu’il était tombé dans un piège. En déplaçant quelques autres murs, le Zahr accula le dernier pion bleu et l’élimina.

-         J’ai gagné, annonça la créature. Remets-moi mon dû !

-         C’est hors de question ! s’écria le Prince.

-         Alors tant pis pour toi !

Les runes gravées sur l’Assermenteur brillèrent et un long tentacule sortit de l’urne, se dirigeant vers la tête du parjure.

-         Tiens ta parole ! ordonna le Zahr. C’est le seul moyen de t’en sortir !

Alexandre décida de jouer le tout pour le tout.

 

 

Lorsque le Prince ressortit de la ruelle, il faisait nuit noire. Il allait se diriger vers la place centrale de Fodam, lorsqu’un appel retentit derrière lui.

-         Votre Altesse ! s’exclama une voix qu’Alexandre connaissait bien. Où étiez-vous passé ? Voilà une heure que vous avez disparu !

Le Prince se retourna et découvrit un Vladek grandement soulagé. Après un instant d’hésitation, il décida de ne pas mettre le capitaine au courant des derniers événements.

-         Désolé, s’excusa-t-il. Il y avait dans la ruelle une boutique d’œuvres d’art particulièrement bien fournie. J’ai longtemps discuté avec le marchand.

-         Vous auriez pu me prévenir !

-         Je sais. Je vous ai dit que j’étais désolé. Regagnons l’auberge maintenant. J’ai faim, pas vous ?

-         A cette heure, ils doivent encore servir, admit Vladek.

Et ils se mirent en route.

 

 

Quelques instants plus tard, Alexandre et Vladek s’attablaient autour d’un copieux repas en compagnie de Tarlaq et Namâric.

-         J’ai parlé au commandant, déclara le baron entre deux bouchées de viande grillée. Ses effectifs sont déjà réduits à cause de la guerre, et il ne pourra donc pas nous confier une escorte. Par contre, vous avez sûrement remarqué qu’une caravane de marchands fait halte ici. Elle repart demain pour Dümrist, et nous allons l’accompagner.

-         Est-ce bien sûr ? demanda Vladek en entamant sa seconde assiette de pommes de terre.

-         Certain, assura Tarlaq. Ce sont les marchands eux-même qui m’ont confirmé que notre présence ne poserait aucun problème

-         Je voulais parler de la sécurité…

-         Le convoi est protégé par une solide bande de mercenaires, intervint Namâric tout en se resservant un bol de salade. Nous ne risquerons rien.

-         Pourtant, objecta Alexandre en se coupant une large tranche de pain, si les Wolks ont été engagés par quelqu’un, comme nous le pensons, ce « quelqu’un » dispose de moyens très importants. S’il lance une nouvelle attaque, ce ne sont pas quelques guerriers qui lui feront obstacle.

-         Je ne pense pas qu’on nous attaquerait en terrain découvert, répondit le baron. Et pas si près de la capitale.

-         Et de la part des marchands ? interrogea Vladek. N’y a-t-il pas un risque ?

-         Ils sont honnêtes, assura Tarlaq. De toute façon, nous ne transportons aucun objet de valeur.

A ces mots, Alexandre sourit. Si le baron avait su ! Il remarqua alors le regard insistant que Namâric posait sur lui.

-         Qu’y a-t-il, Paladin ? lui demanda le Prince sur un ton méfiant.

La porte s’ouvrit d’un coup et Hustouk fit irruption dans la pièce, épargnant au guerrier de fournir une réponse.

-         J’ai cherché dans toute la ville, grommela l’Ork, et aucune trace de Tektus ! Il faut croire qu’il a prit une autre route.

-         Ou qu’il s’est noyé, compléta Namâric.

-         Tektus est increvable ! gronda Hustouk. Quoi qu’il lui soit arrivé, il s’en est sorti ! Compris ?!

Tarlaq, soucieux de ne pas créer de troubles, expédia au Paladin un coup de coude discret mais appuyé, l’empêchant de répliquer. Mais il savait très bien qu’il n’y avait que peu d’espoir concernant le sort du Varak.

-         Bon, puisque tout le monde est rassasié, si nous allions dormir ? proposa ensuite le baron.

Tous l’approuvèrent et se levèrent. Juste avant de quitter la pièce, Vladek se retourna vers l’aubergiste.

-         Vous féliciterez le cuisinier de ma part, dit-il. Cette viande était succulente. Qu’est-ce que c’était, au fait ? Certainement pas du bœuf ni du porc ?

-         Du cheval, répondit l’aubergiste. La moitié de vos bêtes sont mortes d’épuisement peu après votre arrivée. Il aurait été dommage de gâcher de la nourriture.

Le capitaine afficha un air dégoûté, mais ne fit pas de commentaires.

Publié dans histoiresdefarlo

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